Granboulan.V.
Centre Hospitalier Intercommunal, Service de pédopsychiatrie, 40 Avenue de Verdun, 94000 Créteil
Dans leur quasi totalité, les fumeurs adultes ont commencé à l'adolescence et sont devenus dépendants avant l'âge de vingt ans. La prévention du tabagisme en général passe donc par l'étude du tabagisme à l'adolescence, et de ses caractéristiques épidémiologiques.
Les principales sources dans ce domaine sont les enquêtes que mène à intervalles réguliers le Comité Français d'Education pour la Santé (CFES) parmi les jeunes de 12 à 18 ans (1), ainsi que l'enquête nationale réalisée par l'Inserm en 1993 sur une population de 12 391 adolescents de 11 à 19 ans scolarisés dans les établissements publics (2).
La consommation de tabac augmente régulièrement avec l'âge, le taux de fumeurs dans l'enquête de l'Inserm passe de 5% à 11 ans, à 42% à 18 ans (2). De la même façon, l'usage du tabac est d'abord occasionnel ou hebdomadaire, et avec l'âge la consommation quotidienne s'installe : le taux de fumeurs quotidien dans la même étude passe de 1,5 à 33% entre 11 et 18 ans. Globalement, environ 10% des adolescents fument plus de dix cigarettes par jour.
Les prévalences de tabagisme retrouvées par les différentes enquêtes dépendent donc étroitement de l'âge moyen de la population concernée. Cependant les tendances évolutives générales restent constantes. D'une part, le tabagisme diminue chez les jeunes, il est passé d'après le CFES de 46% en 1977 chez les 12-18 ans, à environ 35% actuellement. D'autre part l'égalité des sexes s'est clairement affirmée dans ce domaine ces dernières décennies, les filles ont augmenté régulièrement leur consommation qui égale maintenant celle des garçons. Enfin l'âge moyen de début s'est abaissé, pour le tabac comme pour d'autres comportements à risque, il est de 13,2 ans actuellement pour la première cigarette. D'un point de vue sociologique, les adolescents étrangers ou d'origine étrangère fument moins que le français ; les ruraux par contre sont plus nombreux à fumer que les jeunes des zones urbaines. Il y a d'importantes différences entre les élèves des filières d'enseignement général et ceux de l'enseignement professionnel, ces derniers étant de plus gros consommateurs de tabac que les premiers.
Les stratégies de lutte contre le phénomène ont consisté presque exclusivement jusqu'ici en une information sur les risques liés à l'usage du tabac. Est-ce suffisant, ou même utile ? Ces risques sont bien connus maintenant par toute la population. De plus, les adolescents fumeurs ont bénéficié de plus d'actions d'information en classe ou en dehors de l'école que les non-fumeurs (2). L'usage du tabac s'installe à l'adolescence, sur un fond d'information et non d'ignorance.
Pour comprendre ce qui conduit les jeunes à fumer en parfaite connaissance des risques, il faut étudier plus finement les facteurs liés chez eux au tabagisme. Le tabac apparaît alors très fortement lié à toutes les autres conduites dites à risque, concept qui inclut les consommations (alcool, tabac, drogue), les conduites délictueuses ou violentes (fugue, vol, racket, bagarres), les conduites sexuelles à risque. De plus, l'usage du tabac se retrouve significativement chez les adolescents qui expriment des sentiments fréquents de cafard, de solitude, de mal être dans leur corps et à l'école (1,2). D'autres études (3,4) confirment cette notion, en démontrant le lien qui existe chez les adolescents entre tabagisme et morbidité psychiatrique, en particulier anxiété et dépression ; ce qui suggère que le tabac soit utilisé par ces sujets comme une automédication anxiolytique et anti-dépressive (5). Nous retrouvons les mêmes données dans une étude réalisée récemment dans le Val de Marne auprès de 532 élèves de la quatrième à la terminale. Les adolescents fumeurs se distinguent des non-fumeurs par des scores nettement plus élevés d'anxiété et de dépression, par une faible estime de soi, et par un goût du risque qui devrait rendre prudent quant aux campagnes axées sur les risques du tabac. Les fumeurs par rapport aux non-fumeurs se sentent mal dans leur établissement scolaire et sont plus souvent absents ou en retard; ils ont plus de conflits avec leurs parents; ils se sentent mal dans leur corps, ce qui se traduit par des plaintes somatiques beaucoup plus nombreuses.
Au total, l'usage du tabac à l'adolescence semble bien en lien avec un malaise personnel et psychologique, qui s'exprime dans de nombreux domaines de la vie du jeune. Pour être efficace, la prévention doit prendre en compte cette notion complexe.
- Chan Chee C, Baudier F, Dressen C. Baromètre Santé Jeunes 94. Comité Français d'Education pour la santé Ed., Vanves, 1994, 148p.
- Choquet M, Ledoux S. Adolescents - Enquête Nationale. Inserm, Paris, 1994, 346 p.
- Patton GC, Hibbert M, Rosier MJ, Carlin JB, Caust J, Bowes G. Is smoking associated with depression and anxiety in Teenagers ? Am J Public Health. 1996 ; 86 : 225-30.
- Escobedo LG, Kirch DG, Anda RF. Depression and smoking initiation in US Latinos. Addiction 1996; 91 : 113-119.
- Lagrue G, Cormier S, Porta A. Les psychotropes dans l'aide à l'arrêt de tabac; in Nicotine et troubles psychiatriques, Paris, Masson, 1997, p 101-7.